Le Travail

 

La séparation du salaire et du travail est une idée qui fait de plus en plus son chemin et qui est évoquée par plusieurs penseurs de l'économie. L'on parle notamment d'une allocation universelle. Mais les outils pour la réaliser manquent encore, d'une part parce que l'on reste au sein du même type d'organisation monétaire et capitalistique; d'autre part parce que l'on développe une vue essentiellement idéaliste de ce problème. Car si l'on allait jusqu'à le penser concrètement, l'on cernerait mieux où il se situe. Une observation qui englobe l'ensemble de la vie économique, qu'elle soit marchande ou non-marchande, montre qu'il ne manque pas de places de travail. Bien au contraire, dans les pays que l'on dit développés, il n'y a pas suffisamment de personnel pour répondre à l'ensemble des besoins. Le problème réside donc dans le fait que l'organisation actuelle du capital et de la monnaie ne permet pas que l'argent de rémunération arrive là où il est nécessaire qu'il soit. C'est donc cette question que nous avons à considérer en tout premier lieu. Elle nous conduit à proposer, à la place du contrat de travail, un double contrat: l'un pour la collaboration, l'autre pour la rémunération.

Pour en comprendre le sens, prenons deux situations dans lesquelles seraient deux entreprises A et B.

L'entreprise A a amélioré sa productivité en achetant une nouvelle machine qui fait le travail de plusieurs employés. Elle n'a donc plus de travail à proposer. Mais elle conserve ses possibilités de rémunération. Elle les a même probablement augmentées. Dans l'optique d'une forme d'entreprise qui ne serait pas liée à l'actionnariat, les collaborateurs dont le travail est maintenant assumé par une machine, deviennent disponibles pour une activité dans un autre domaine. Si l'entreprise A n'a rien à leur proposer, il est normal qu'ils s'orientent vers une autre entreprise. Leur contrat de collaboration va donc s'interrompre. Mais pas celui de rémunération puisque l'entreprise A dispose des moyens d'y faire face. Elle va donc continuer à rémunérer les employés pendant la période où ils recherchent un nouveau travail.

L'entreprise B est dans la situation inverse. Ses ventes ont baissé, en raison de la conjoncture. Elle doit revoir sa stratégie et son organisation de façon à surmonter cette difficulté. Si elle rompt le contrat de travail avec quelques collaborateurs, elle va se priver de leur expérience, alors que dans quelques mois, elle en aura de nouveau besoin. La baisse de son volume d'activité ne signifie pas qu'il y a un manque de travail à accomplir, au sein de l'entreprise. Dans ce cas, le contrat de collaboration n'a pas lieu d'être interrompu. Par contre, l'entreprise B a une difficulté pour la rémunération. La rupture du traditionnel contrat de travail n'est pas la solution la meilleure. Elle conduit l'entreprise à se priver de compétences utiles.

Nous nous trouvons devant une situation fréquente et qui appelle une nouvelle approche et de nouveaux outils, par exemple, la mutualisation des défaillances d'entreprises. C'est-à-dire une forme d'assurance permettant aux entreprises de faire face à des difficultés passagères, dans un cadre bien défini, comme pour tout contrat d'assurance. Cette idée peut sembler osée. Pourtant, nous la pratiquons en permanence pour ce qui concerne la rémunération. En effet, les cotisations pour le chômage sont aussi une forme d'assurance. Mais il apparaît clairement que le système actuel du chômage est contre-productif sur plusieurs plans.

La transformation du capital et du travail conduira également à celle de la notion de rémunération des retraites. En réalité, il s'agit là d'une question aussi mal posée que celle du chômage. Le capitalisme du désastre, enfermé dans sa propre logique, essaye d'inculquer aux peuples l'idée que les régimes de retraites seront bientôt en faillite et qu'il faut reculer l'âge où l'on peut cesser de travailler. La séparation du salaire et du travail, telle que nous la proposons, montrera à quel point cette pensée est insuffisante et qu'il existe une alternative.

Mais il y a d'autres raisons pour lesquelles la séparation du travail et du salaire est une nécessité. Elles sont plus subtiles et n'apparaissent que lorsque l'on considère l'ensemble de la vie sociale, en particulier la notion de créativité, au sens le plus large possible. Une Économie à Valeurs Humaines se doit donc d'inclure les conséquences économiques du développement des capacités créatrices de chacun dans le domaine du travail.